janv. 01, 2012
Par Lloyd Tapper, inf. Aut., m.Sc.Inf., ip, accn , Holly Quinn, inf. Aut., B.Sc.Inf., m.Sc.S. , June Kerry, inf. Aut., m.Sc.Inf. , Katherine Grant Brown, inf. Aut.

Des ordinateurs de poche pour les soins à domicile

Fin 2009, à Barrie (ON), Bayshore Home Health (BHH) a distribué des ordinateurs de poche à 75 infirmières et infirmiers en soins à domicile. Les appareils étaient équipés d’un système intégré de documentation fondée sur les preuves et d’aides à la prise de décisions, comme des bases de données de références sur les médicaments. La technologie était conçue pour faciliter, au point de service, l’évaluation des besoins, la planification des soins et l’évaluation des résultats pour les clients. Le présent article documente l’expérience et fait état des enseignements qui en ont été tirés du point de vue de l’équipe de direction de BHH et de l’équipe de soins infirmiers de première ligne. On a demandé à ces groupes de participer à un sondage en ligne élaboré par le comité de recherche et d’évaluation de BHH afin d’évaluer l’effet de cette mesure sur l’organisation, son personnel infirmier et ses clients. L’analyse des commentaires a révélé que l’équipe de direction et l’équipe de soins infirmiers de première ligne appuyaient la mesure. Les deux groupes ont cependant exprimé des inquiétudes quant à la capacité de l’équipement et du logiciel à répondre aux besoins du personnel infirmier de soins à domicile décentralisés, tant en régions urbaines que rurales. Le personnel infirmier de première ligne a en outre formulé des inquiétudes au sujet de l’effet de tels appareils sur le temps nécessaire pour la consignation au dossier et sur les relations avec les clients.

Bayshore Home Health (BHH) est une organisation nationale de soins de santé qui offre des services de soins infirmiers et de soutien à domicile à plus de 75 000 Canadiens. Fin 2009, l’organisation a distribué des ordinateurs de poche à 75 infirmières et infirmiers de Barrie (ON). Les appareils contenaient des documents sur les soins infirmiers avec un accès en un seul clic à des directives cliniques fondées sur les preuves. L’accès sans fil à Internet permettait au personnel infirmier d’accéder, au point de service, à des aides pour la prise de décision, comme des sites Web et des bases de données de références sur les médicaments. Cette technologie a été adoptée pour aider les infirmières et infirmiers à évaluer les besoins des clients, planifier les soins et évaluer les résultats. Le présent article documente l’introduction par BHH d’ordinateurs de poche dans le travail du personnel infirmier de première ligne et fait état des enseignements qui en ont été tirés du point de vue de l’équipe de direction de BHH et du personnel infirmier.

SÉLECTION D’UN APPAREIL

Pendant l’été 2009, BHH a créé un comité d’étude des appareils. Le comité était composé de représentants du département des systèmes d’information (SI), de l’administration des soins infirmiers, du personnel infirmier de première ligne et du comité de contrôle et de prévention des infections. Il avait pour mission de définir des critères de sélection pour des ordinateurs de poche (voir encadré [PNG, 268,6 Ko]), de consulter des fournisseurs et de choisir la technologie qui conviendrait le mieux. Après avoir évalué divers appareils, le comité a choisi un ordinateur de poche PC.

Il a ensuite fallu équiper l’appareil d’un progiciel. Le comité a examiné diverses options et présélectionné plusieurs fournisseurs, à qui on a demandé une démonstration. Le comité a de plus évalué la viabilité financière à long terme de chaque compagnie.

Pendant les présentations des fournisseurs, les représentants de l’administration des soins infirmiers et des SI siégeant au comité ont exprimé certaines inquiétudes :

  • tous les logiciels étaient relativement nouveaux;
  • BHH devrait continuer d’investir pour développer la fonctionnalité de tous ces produits;
  • BHH risquait de ne pas pouvoir valider les affirmations des vendeurs quant à la compatibilité de leurs logiciels avec la technologie actuelle et la possibilité d’extraire des données et de produire des rapports. Ce problème mettant gravement en jeu la réussite du projet, une étroite collaboration avec le fournisseur serait nécessaire.

Facteurs relatifs à l’environnement physique. Powell-Cope, Nelson et Patterson (2008) ont créé un cadre conceptuel situant l’utilisation de la technologie dans le contexte de la pratique des soins infirmiers. Ils suggèrent que les facteurs relatifs à l’environnement physique, comme l’éclairage, le bruit et les éléments architecturaux peuvent avoir une incidence sur la mise en œuvre de la technologie. Bien que ces facteurs spécifiques n’aient pas été pertinents dans ce cas, le comité a isolé deux facteurs environnementaux qui nuiraient à l’emploi de l’appareil : le froid, à l’extérieur, et l’absence de connexion à Internet en région rurale. Les membres du comité étaient d’avis qu’en rechargeant les appareils dans les voitures entre les visites aux clients et en les mettant en mode hibernation quand ils ne servaient pas, on pouvait atténuer le premier problème. Quant au deuxième, on pouvait y remédier en se servant des technologies de stockage et de retransmission de l’information. Infirmières et infirmiers pourraient ainsi stocker les données dans leur appareil pendant qu’il n’est pas connecté à Internet, et l’information serait automatiquement téléchargée dans la base de données une fois la connexion rétablie.

Facteurs organisationnels. Dans les mois précédant la distribution des appareils, les administrateurs des soins infirmiers et l’équipe des SI ont reconnu la nécessité de mettre sur pied un programme de formation complet pour le personnel infirmier de première ligne, de concevoir des stratégies pour rendre le personnel plus autonome et de se pencher sur les politiques organisationnelles gouvernant l’utilisation des appareils portatifs. L’équipe des SI, l’équipe de soutien clinique et l’infirmière clinicienne gestionnaire de Barrie ont créé trois modules de formation. Les modules, de 12 heures chacun, comprenaient des instructions de base pour utiliser les ordinateurs de poche et pour préparer des documents électroniques ainsi qu’un rappel des politiques et procédures opérationnelles quant à l’utilisation d’appareils portatifs. Le traitement des plaies constituant une part importante des soins à domicile de BHH, un module distinct de quatre heures consacré à la révision des directives sur les pratiques exemplaires dans ce domaine était également offert. Par ailleurs, l’infirmière clinicienne gestionnaire a dirigé l’élaboration d’activités interactives conçues pour permettre au personnel de s’exercer à utiliser des appareils portatifs. Les infirmières et infirmiers ont été invités à participer à ces activités organisées sur cinq autres journées, une fois les quatre modules terminés. Pendant qu’ils travaillaient sur les modules, on a demandé à ceux et celles qui souhaitaient devenir des utilisateurs experts de s’identifier. Le personnel des SI et l’infirmière clinicienne gestionnaire leur ont ensuite donné une formation et un soutien continus, et ils sont devenus des mentors pour le personnel de première ligne et des partisans de l’adoption de la technologie.

Facteurs sociaux. Selon Powell-Cope et coll. (2008), l’âge, l’expérience, l’attitude, les connaissances, les perceptions et l’ouverture à l’utilisation de la technologie des infirmières et infirmiers peuvent influencer le processus de mise en œuvre, tout comme l’effet de la technologie sur leurs clients. Le comité a tenu compte de beaucoup de ces facteurs pour choisir un appareil portatif, préparer les modules de formation et mettre en place les stratégies pour appuyer le personnel infirmier et le rendre plus autonome. Une stratégie s’est avérée particulièrement efficace pour obtenir l’adhésion du personnel infirmier de première ligne et réduire son anxiété : distribuer les appareils avant qu’il ait à s’en servir au travail pour qu’il ait le temps de se familiariser avec les fonctionnalités de l’appareil.

RÉSULTATS DU SONDAGE

En s’appuyant sur les travaux de Powell-Cope et coll. (2008), les membres du comité directeur de BHH sur la recherche et l’évaluation ont préparé des questions pour deux sondages en ligne destinés à évaluer le processus de mise en œuvre.

Perspective de l’équipe de direction. Le premier sondage, consistant en 11 questions ouvertes, a été distribué, 13 mois après la mise en œuvre, aux directeurs de soins infirmiers de la succursale de Barrie et aux membres de l’équipe de direction de BHH : l’infirmière en chef et les directeurs des départements des affaires, des finances et des SI au Bayshore’s National Service Centre, à Mississauga (ON).

Au début du processus de mise en œuvre, les difficultés à ouvrir, fermer et sauvegarder les fichiers, les problèmes de synchronisation de l’information avec la base de données centrale, la courte durée de charge et l’accès limité à Internet ont posé de gros problèmes. Il est ressorti des réponses de l’équipe de direction au sondage que la fonctionnalité du logiciel et de l’appareil portatif continuait de les préoccuper et qu’il allait falloir l’améliorer pour que le personnel infirmier de première ligne adopte la technologie.

Les répondants craignaient également que l’investissement ne soit pas rentable. Certains ont fait remarquer que l’intégration d’une nouvelle technologie des SI prend parfois plus longtemps qu’escompté et que les coûts associés au transfert des données et à l’embauche de personnel supplémentaire pour les SI annulent souvent les économies que permet l’utilisation d’ordinateurs de poche.

Les répondants ont isolé certaines leçons importantes tirées de l’expérience :

  • Le coût du passage à des ordinateurs de poche peut être prohibitif.
  • Des améliorations doivent être apportées aux appareils portatifs et au logiciel pour répondre aux besoins des équipes de soins à domicile décentralisées, en zones rurales comme en zones urbaines.
  • Une collaboration étroite entre l’équipe des SI et le personnel infirmier est essentielle quand on commence à se servir d’appareils portatifs.
  • Un gestionnaire de projet chevronné, un informaticien et une rétroaction ininterrompue du personnel infirmier de première ligne sont nécessaires pour réussir le passage aux ordinateurs de poche dans les soins à domicile.
  • Il est essentiel de valider les affirmations des fournisseurs quant à la compatibilité de leurs logiciels avec l’infrastructure du SI actuel avant de sélectionner des appareils portatifs et des logiciels.

Point de vue du personnel infirmier de première ligne. Après 18 mois d’utilisation des ordinateurs de poche, le personnel infirmier de soins à domicile a été invité à répondre à un sondage en ligne comportant 15 questions, dont les 12 premières faisaient appel à une échelle de Likert à 5 niveaux. Les réponses possibles allaient de « Tout à fait d’accord » à « Pas du tout d’accord » et de « Extrêmement satisfait » à « Extrêmement mécontent ». Les répondants pouvaient en outre préciser sa pensée. Pour les questions 13 à 15, ils devaient fournir une réponse circonstanciée ainsi que leurs réflexions sur les leçons qu’ils tiraient de leur participation au projet. Les répondants devaient tenir compte de l’incidence de la technologie sur leur pratique et offrir des conseils à ceux qui pourraient adopter à l’avenir l’ordinateur de poche. Les infirmières et infirmiers ont fourni leur consentement éclairé et ont été assurés que l’anonymat serait préservé.

Le taux de réponse était de 35 % (26 infirmières et infirmiers). De ce nombre, 63 % considéraient que les ordinateurs de poche avaient amélioré leurs conditions de travail, 12 % étaient sans opinion et 23 % n’étaient pas d’accord. De plus, 65 % des répondants s’entendaient pour dire que, grâce aux ordinateurs de poche, ils utilisaient mieux les pratiques fondées sur des preuves, 27 % étaient sans opinion et 8 % n’étaient pas d’accord. Finalement, 20 % des répondants estimaient que les ordinateurs de poche n’avaient pas eu d’influence sur le recrutement et le maintien en poste, 42 % n’avaient pas d’avis sur la question et 38 % n’étaient pas d’accord.

La rétroaction sur la qualité du programme de formation et sur l’accès au soutien pour les SI a aussi été recueillie. À ce sujet, 66 % des répondants ont rapporté que le soutien didactique qu’ils avaient reçu avant le passage aux ordinateurs de poche avait été suffisant compte tenu de ce qu’ils avaient à apprendre, alors que 34 % n’étaient pas d’accord. Selon 58 % des répondants, l’accès au soutien pour les SI pendant la mise en œuvre était suffisant, contre 12 % qui étaient sans opinion, et 31 % qui n’étaient pas d’accord.

Infirmières et infirmiers devaient aussi réagir à l’énoncé suivant : « Le fait de documenter la visite au moyen d’un ordinateur de poche pendant l’entrevue a favorisé ma relation avec les clients ». Alors que 19 % des répondants étaient d’accord avec cet énoncé, 31 % étaient sans opinion et 51 % n’étaient pas d’accord. Par ailleurs, 30 % des répondants étaient d’accord avec l’énoncé « L’utilisation d’ordinateurs de poche a amélioré les résultats pour les clients », alors que 46 % n’avaient pas d’opinion et 23 % n’étaient pas d’accord. Finalement, 54 % des répondants considèrent que les clients appuient les efforts du personnel qui utilise ces appareils, alors que 23 % n’ont aucune opinion et 23 % pensent le contraire.

Les opinions du personnel infirmier quant à l’impact des ordinateurs de poche sur le temps nécessaire pour consigner l’information et sur le coût des soins ont également été évaluées. L’énoncé « Les ordinateurs de poche ont réduit le temps requis pour consigner au dossier » a obtenu l’accord de 15 % d’entre eux, 15 % étaient sans opinion et 70 % n’étaient pas d’accord. D’autre part, 12 % des répondants étaient d’accord pour dire que les appareils portatifs avaient réduit le coût des soins, 50 % n’avaient pas d’avis à ce sujet et 38 % n’étaient pas d’accord.

Pour 35 % des répondants, les inquiétudes initiales quant aux appareils et au logiciel avaient disparu, 15 % étaient indécis et 50 % n’étaient pas de cet avis. Parmi les répondants, 62 % étaient satisfaits du processus d’introduction et d’intégration de la nouvelle technologie, 19 % étaient neutres et 20 % en étaient mécontents.

Les thèmes suivants sont ressortis des réponses circonstanciées fournies par les répondants :

  • L’intégration des ordinateurs de poche dans les soins à domicile n’est pas aisée.
  • Les appareils portatifs peuvent améliorer l’accès à l’information sur le client, le recours à des pratiques fondées sur des preuves, les communications entre les membres du personnel et la qualité des comptes rendus.
  • Le personnel infirmier doit disposer en permanence d’un système pour communiquer ses opinions au personnel administratif chargé de la mise en œuvre quant à l’incidence de la technologie sur sa pratique et aux modifications nécessaires pour améliorer le processus de mise en œuvre.
  • Quand on passe aux appareils portatifs avec leur logiciel, il est important de répondre aux besoins du personnel infirmier de première ligne afin qu’il soit le plus productif possible et pour protéger sa relation avec les clients, prévenir un déclin de sa satisfaction et atténuer toute incidence néfaste que la technologie pourrait avoir sur son recrutement et son maintien en poste.
  • Les infirmières et infirmiers peuvent faciliter la transition en participant à toutes les formations offertes, en demandant de l’aide au besoin et en restant positifs.

PROCHAINES ÉTAPES

L’équipe de direction et le personnel infirmier de première ligne se sont entendus sur la nécessité d’apporter des améliorations aux appareils portatifs et aux logiciels avant de pouvoir bénéficier pleinement des avantages de cette technologie dans les soins à domicile. Déterminé à mettre en œuvre, avec succès, la technologie portative dans les soins à domicile, BHH est actuellement en train d’étudier et de tester divers appareils. L’organisation compte en outre introduire un nouveau logiciel qui permettrait une plus grande stabilité du système et qui améliorerait l’expérience du personnel de première ligne.

La concurrence étant vive sur le marché, la fonctionnalité et les capacités des ordinateurs de poche devraient rapidement progresser, ce qui améliorera l’expérience de leurs utilisateurs. Quant à l’accès à Internet en régions rurales, il s’améliorera avec le temps.

Le modèle de formation destinée au personnel infirmier de première ligne et le contenu du programme de BHH seront aussi examinés et évalués, de même que les recommandations formulées par Wright (2004) et Hockenjos et Wharton (2001). En plus de la ligne téléphonique permettant d’accéder à l’équipe de SI jour et nuit, le personnel infirmier pourra aussi consulter un spécialiste des SI qui se trouve maintenant au bureau de Barrie.

Il ressort de l’expérience de BHH que l’adoption des ordinateurs de poche dans les soins offre au personnel infirmier, au point de service, un meilleur accès aux données sur le client et aux aides à la prise de décisions fondées sur les preuves. Pour réaliser le plein potentiel des ordinateurs de poche, il faudra cependant améliorer les appareils portatifs, les logiciels et l’accès Internet haute vitesse.

RÉFÉRENCES

Hockenjos, G. J., et A. Wharton. « Point of care training: Strategies for success », Home Healthcare Nurse, 19(12), 2001, p. 766-773.

Powell-Cope, G., Nelson, A. L., et E. S. Paterson. « Patient care technology and safety », dans Hughes, R. G. (Éd.). Patient safety and quality: An evidence-based handbook for nurses, 2008, Rockville, MD : Agency for Healthcare Research and Quality. En ligne : http://www.ncbi.n lm.nih.gov/books/NBK2686.

Wright, C. S. « Orienting the clinician to point of service systems », Home Healthcare Nurse, 22(10), 2004, p. 687-694.

REMERCIEMENTS

Les auteurs remercient Janet Daglish, Janet Padiak, Leigh Popov, Tanya Baker, Brenda Hunter et Taro Shako, de Bayshore Home Health, pour leur contribution à ce projet.

Lloyd Tapper, inf. Aut., m.Sc.Inf., ip, accn, est directeur des partenariats cliniques pour l’ouest du Canada pour bayshore home health et travaille au centre de service national à Mississauga (ON).

Holly Quinn, inf. Aut., B.Sc.Inf., m.Sc.S., est directrice en chef des services infirmiers pour bayshore home health et travaille au centre de service national à mississauga (on).

June Kerry, inf. Aut., m.Sc.Inf., est directrice des partenariats cliniques pour l’est du Canada pour bayshore home health et travaille au centre de service national à Mississauga (ON).

Katherine Grant Brown, inf. Aut., est chef des pratiques cliniques au centre de service national à Mississauga (ON).
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